Jean-Louis Cariou (1897-1916) – Naufrage de l’Amiral Charner au large des côtes de Syrie

Coll. Y. Le Grand

Coll. Y. Le Grand

Le 8 février 1916, Jean Louis Marie Cariou, 18 ans et demi, est matelot 1ère classe, canonnier pointeur, sur le croiseur cuirassé Amiral Charner. De la classe 17, fils aîné d’un cantonnier du bourg de Quéménéven, nommé Jean Louis Cariou et de Marie Louise Quellec, il a été incorporé le 7 janvier 1916, à moins qu’il n’ait devancé l’appel.

Le 7 février, le cuirassé fait escale sur l’île de Rouad, à quelques encablures des côtes syriennes, face à Tartus, pour apporter du matériel et emporter le courrier. Position stratégique dans la lutte pour la maîtrise de la Méditerranée orientale, l’île de Rouad est occupée par les troupes françaises depuis début septembre 1915.

Le Capitaine de Vaisseau Causse qui commande l’Amiral Charner, depuis deux ans, fait renvoyer à bord tous les personnels du Charner détachés à Rouad, afin de présenter l’équipage au grand complet à son successeur, à Port-Saïd où le bateau est attendu le 9 février, et sachant les abords de l’île menacés décide d’appareiller à la nuit. Un sous-marin allemand croisant au large a en effet été signalé dans la journée du 6 février.

C’est donc un vaisseau avec son équipage au grand complet de 426 hommes qui quitte le port de Rouad, le 7 février à la nuit, tous hublots bouchés afin qu’aucune lueur ne filtre.

Le 8 février dans l’après-midi, Port-Saïd constate que l’Amiral Charner ne répond plus. A 19h00, heure où les navires donnent leur position et leur stock de charbon, l’Amiral Charner garde le silence. Toute la nuit, on essaie de le joindre. Et au matin, à l’heure où il devait entrer dans Port-Saïd, on est toujours sans nouvelles.

Des navires sont alors dépêchés à sa recherche et pendant plusieurs jours explorent le trajet supposé de l’Amiral Charner. Le dimanche 13 février un radeau est repéré. « 8h54. Laborieux à Amiral Jeanne d’Arc. Trouvé environ 35 milles ouest de Beyrouth un radeau avec un naufragé du Charner, il en portait quatorze mais treize sont morts ».

Ouest-Eclair, 15 février 1916

Ouest-Eclair, 15 février 1916

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Le récit du survivant, paru dans la journal L’Illustration du 11 mars 1916

« Le mardi matin 8 février, nous étions dans les parages de Beyrouth, environ 10 à 15 milles au large. Je me trouvais sur le pont arrière. Il faisait assez beau temps, pas très froid, très peu de vent. Ayant entendu un bruit sourd avec un fort tremblement du bateau, on a eu tout de suite l’impression que c’était une torpille, parce que la veille au soir, en appareillant de l’île de Rouad, on avait signalé un sous marin. Le bateau a tout de suite piqué du nez un petit peu, et puis il a chaviré presque aussitôt. C’est alors que j’ai voulu retirer ma vareuse. Je n’ai pas eu le temps, j’ai été projeté sur les rambardes, et j’ai coulé avec.
Quand je suis remonté à la surface, je me suis trouvé à côté d’une petite épave, une cage à poule démolie, et je suis resté là- dessus pendant une heure environ. Et puis j’ai vu passer un radeau pas très éloigné de moi. Il y avait déjà 5 ou 6 bonhommes là dessus. Comme il y avait du monde qui s’approchait, on a été forcé d’aller à la nage chercher des bouts de planches pour renforcer le radeau.
A ce moment il était 8 h. 1/2, 9 heures moins le quart ; nous étions au complet à 14 – ni vivres ni eau.
La première journée a été très calme, assez belle ; le radeau étant trop chargé, nous étions complètement immergés. Dans la nuit, vers les 10 heures, un quartier maître est devenu fou. Il voulait qu’on aille lui chercher à boire. Il allait d’un bout à l’autre du radeau qu’il a fait chavirer. Nous nous sommes retrouvés à 9. Le deuxième jour, il y a eu un fort orage, avec un grand vent d’Est qui nous éloignait de terre, et de la pluie, un temps sombre qui nous cachait la côte. On était obligé de se cramponner au radeau pour rester dessus. Tout de même, je me sentais mieux que la veille. On avait été obligé de travailler dans l’eau pour arranger le radeau et puis j’avais bu beaucoup d’eau salée en coulant ; je l’avais rendue pendant la nuit.
A la fin du deuxième jour, 3 sont morts presque en même temps, tous de la même façon : ils devenaient fous et ils partaient d’eux-mêmes à la mer. Il y avait un maître qui voulait du tabac à toute force. Dans la nuit nous n’étions plus que 3 : un quartier maître infirmier qui a souffert de grands maux de ventre, et un matelot, un jeune qui ne pouvait plus parler.
Pendant le troisième jour, le temps a été assez beau. Vers les 10 heures, le quartier maître infirmier est devenu fou, il croyait voir des torpilleurs de partout quand il regardait l’horizon. Il voulait que je l’envoie à terre manger dans un restaurant. Vers 5 heures de l’après midi il s’est jeté à l’eau. Il ne restait plus que le matelot. Vers les onze heures, minuit, lui aussi il est parti à l’eau, je ne me suis pas rendu compte comment.
Alors je suis resté tout seul deux jours et trois nuits. J’ai surtout souffert de la soif et du froid. Je me rinçais la bouche avec de l’eau de mer ; au bout de cinq minutes j’avais plus soif qu’avant. J’ai coupé le bout de mon petit doigt avec un couteau que j’avais trouvé sur le radeau et j’ai sucé le sang. Ça ne passait pas. Ça restait dans la gorge et il fallait le recracher. J’ai essayé d’ouvrir une veine au bras gauche, mais je l’ai seulement mise à nu. Et puis deux fois j’ai bu de l’urine, mais c’était trop salé.
Le quatrième jour, au matin, j’ai vu un chalutier et j’ai fait des signaux par les moyens que j’avais, un aviron et mon caleçon au bout. La mer était grosse et il ne m’a pas vu. J’ai passé la journée à me cramponner sur le radeau. Pendant la nuit, le vent a été très calme. C’est le froid qui me travaillait le plus ; j’étais obligé de me tremper dans l’eau pour avoir plus chaud.
La dernière journée, le samedi, la mer était calme, pas trop de vent. J’étais complètement découragé, je me disais que mon tour allait venir d’aller à l’eau comme les autres et je me demandais s’il ne valait pas mieux en finir. C’est la pensée de ma famille qui m’a retenu. Je me suis assoupi, je ne sais pas combien de temps, quand je suis revenu à moi, le courage était revenu.
Vers les 7 heures du matin, le dimanche, j’ai aperçu le chalutier, je me suis dressé en faisant des signaux, pas plus de cinq minutes : je n’en pouvais plus.
Quand le chalutier a compris que ce n’était pas un périscope, il a hissé l' »aperçu » et il a mis une baleinière à l’eau pour venir me prendre. J’étais bien content, mais aussi calme que je suis maintenant ; seulement je pouvais à peine parler. A bord, on m’a donné du thé, du rhum, du lait et on m’a couché ; seulement je n’ai pas pu dormir pendant quatre jours.
Maintenant je suis bien et j’espère qu’on ne me gardera pas longtemps à l’hôpital. Je serais heureux de me retrouver dans ma maison, à Clohars-Carnoët. A 500 mètres de chez nous, il y avait un jeune homme, un rescapé du Léon Gambetta, embarqué avec moi sur le Charner, c’était sa destinée à celui là de ne pas revenir.»
Joseph Cariou


sources :

Base des Morts pour la France

Histoires militaire et postale de l’occupation française de l’île de Rouad. 1915-1921 http://cps89.free.fr/PDF/69_c.pdf

Paul Chack « Marins à la bataille tome 3 – Méditerranée 1914-1918 », editions du Gerfaut Paris, 2002 (réédition) – accessible en ligne (lien vérifié le 4 janvier 2014)

Croiseur cuirassé Amiral Charner. Marine nationale – accessible en ligne (lien vérifié le 4 janvier 2014)

récit du survivant Joseph Cariou – Journal L’Illustration du 11 mars 1916

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2 Commentaires Laissez le votre

  1. Kévorkian #

    Je suis l’auteur de « La flotte française au secours des Arméniens 1909/1915 » paru en 2008 chez Marines éditions. L’Amiral Charner faisait partie des bâtiments qui ont participé au sauvetage de 4100 Arméniens en septembre 1915. J’ai relaté le torpillage de ce croiseur par L’U 21 et l’histoire du seul rescapé Cariou.
    On (je fais partie de l’asso. « Aux Marins ») prépare une expo sur des marins. J’ai trouvé sur internet une photo de journal de Cariou avec sa femme.
    Question : peut-on avoir une meilleure photo ?
    Date de décès de Cariou ?
    Merci
    Georges kévorkian
    le 10 mars au SHD de Brest : conférence sur les Dardanelles

  2. yveline le grand #

    Jean-Louis Cariou de Quéménéven n’a pas eu la chance de survivre au naufrage de l’Amiral Charner le 8 février 1916. Le seul rescapé du naufrage était Joseph Cariou.
    Voici le lien vers une page consacré au naufrage de l’Amiral Charner par les membres du forum 14-18
    http://pages14-18.mesdiscussions.net/pages1418/Forum-Pages-d-Histoire-aviation-marine/marine-1914-1918/croiseur-cuirasse-nationale-sujet_260_3.htm

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